Mesdames et Messieurs les député·es,
Trois canicules en un mois, une sécheresse historique, des incendies et des orages dévastateurs : ceci n’est pas un scénario catastrophe, c’est notre quotidien. Partout en France, des paysans et paysannes s’épuisent économiquement et psychologiquement, mettant en péril notre capacité collective à assurer le droit à l’alimentation de tous et de toutes.
Le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, qui vous est soumis à l’issue de la commission mixte paritaire (CMP), fait malheureusement fi de cette réalité. Loin de nous armer face à ces crises, amenées à se multiplier, ce texte diminue davantage notre capacité à répondre aux chocs climatiques, sanitaires et géopolitiques.
L’urgence est déjà là. Ce projet de loi n’y répond pas. Pire, il l’aggrave.
Pour la majorité des agriculteurs, ce texte est un non-sens. Il choisit d’encourager les modèles industriels les plus nocifs pour le climat et la société et ne propose rien de significatif pour améliorer le revenu des paysans, tout en opposant volontairement intérêts agricoles et citoyens.
Alors que 48 départements sont en crise hydrique et 39 autres en alerte, faciliter la dégradation des zones humides et présenter la captation de l’eau comme unique solution à tous les maux agricoles représente un choix irresponsable et dangereux. Irresponsable, car il privilégie une poignée d’acteurs aux dépens de la majorité des agriculteurs et privatise un bien commun indispensable. Dangereux, car cela donne l’illusion qu’une irrigation à tout prix serait la seule option pour faire face aux changements climatiques. Or, la réalité est têtue : l’eau est une ressource limitée. S’il est certes nécessaire d’irriguer certaines cultures, il est mensonger de faire croire que l’eau est disponible sans limite, et l’irrigation ne peut rien contre le stress thermique subi par les cultures. Non content de cette privatisation de la ressource, le texte limite également le poids des citoyens et des élus locaux dans la gestion hydrique, via la réforme des Commissions Locales de l’Eau et des Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux.
La déconnexion est tout aussi forte concernant l’élevage. Dans le Grand Ouest, les équarrisseurs sont débordés. Les fortes chaleurs provoquent des surmortalités animales si importantes que des centres d’enfouissement normalement réservés aux crises sanitaires ont été rouverts. Proposer d’agrandir et de densifier encore plus les élevages est une aberration. Alors que ce projet de loi a vu le jour suite à la crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), il ignore le sujet et renforce au contraire des modèles à l’origine de la multiplication des dernières crises sanitaires et allant à l’encontre du bien-être animal.
Sur le plan économique, nous faisons face à une hausse historique des coûts de production agricoles, dans un contexte où de moins en moins d’agriculteurs parviennent à se dégager un revenu décent. Pourtant, la CMP a choisi de s’aligner sur la version du Sénat, qui privilégie les intérêts des distributeurs à ceux des producteurs. L’interdiction de vente à perte pour les agriculteurs, introduite lors des débats à l’Assemblée Nationale, a été tout bonnement supprimée, de même que la transparence demandée à la grande distribution sur la construction des prix et les mesures visant à protéger les agriculteurs lors des négociations commerciales. La loi ne permet pas de rééquilibrer les rapports de force entre producteurs et distributeurs ni de construire des débouchés pour des démarches alliant justes prix et pratiques agroécologiques.
Les citoyens ne sont pas dupes. Il y a un an, plus de 2 millions de personnes se mobilisaient contre la loi Duplomb. Ces dernières semaines, 400 000 citoyens ont réaffirmé cette opposition. Balayer ces demandes d’un revers de main et proposer une énième loi allant à l’encontre des aspirations légitimes de la population à disposer d’une alimentation saine, d’une eau de qualité en quantité suffisante et d’un environnement préservé est un contresens historique, en rupture totale avec la science.
Le texte qui vous est présenté ne se contente pas de réintroduire deux pesticides jusque-là interdits en France. Il limite toute régulation future par l’ANSES concernant la mise sur le marché des pesticides et l’oblige à une “collaboration” avec les producteurs de ces produits. Il abaisse également drastiquement le nombre de captages à protéger, malgré la pollution généralisée des eaux en pesticides et leurs métabolites.
Ce projet de loi a fait l’objet d’une surenchère dangereuse et inacceptable. Il réfute la science et refuse d’affronter les réalités économiques, écologiques et climatiques. In fine, il nuit à notre souveraineté alimentaire, aux agriculteurs et à l’ensemble des citoyens.
Voter ce texte serait une faute majeure. Ce serait nier la réalité de nos campagnes. Ce serait fragiliser encore davantage et durablement les paysans et paysannes. Ce serait tourner le dos aux attentes des citoyens et à la réalité scientifique.
S’abstenir le serait tout autant. Ce serait accepter la prise en otage de notre avenir agricole, alimentaire, sanitaire et environnemental.
Et valider un amendement gouvernemental supprimant l’article de réintroduction de pesticides interdits ne suffirait pas à rendre ce texte acceptable, loin de là. Nous ne sommes pas dupes, si cet article scandaleux est retiré, ce ne sera que pour mieux revenir plus tard, très probablement dans une seconde loi Duplomb.
Mesdames et Messieurs les députés, vous êtes ici face à une responsabilité historique. Ce 20 juillet, vous ne voterez pas seulement pour ou contre un texte agricole. Vous choisirez entre le déni, en votant pour ce projet de loi ou en vous abstenant ; et l’action, en vous positionnant contre ce projet de loi pour exiger des politiques à la hauteur de l’urgence. La société retiendra ce choix.
Le Collectif Nourrir
À propos du Collectif NourrirLe Collectif Nourrir est un espace de réflexion et d’action qui réunit 54 organisations paysannes et citoyennes françaises. Ensemble, nous œuvrons pour une transition agroécologique garantissant la souveraineté alimentaire, le droit à l’alimentation et un revenu digne pour les paysans et paysannes. Le collectif élabore et porte auprès des décideurs des propositions de politiques agricoles et alimentaires plus justes, démocratiques et écologiques. A ce titre, les 54 organisations membres ont suivi activement chacune des étapes du Projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. |

